Frontaliers : avez-vous vraiment droit au 3ᵉ pilier ?

Un frontalier peut ouvrir un 3ᵉ pilier. Mais pouvoir y verser et pouvoir le déduire sont deux questions distinctes — et c'est la seconde qui détermine si l'opération a un intérêt. Elle se joue sur un seuil et sur une date.

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C’est l’une des questions les plus fréquentes chez les personnes qui travaillent en Suisse et résident en France. La réponse courte est « oui, mais ». Le « mais » vaut plusieurs milliers de francs par an, donc il mérite qu’on s’y arrête.

Cotiser : la condition est simple

Le droit de verser au pilier 3a dépend d’une seule chose : exercer une activité lucrative dont le revenu est soumis à l’AVS suisse. Ce n’est pas une question de domicile ni de nationalité.

Un frontalier salarié en Suisse cotise à l’AVS. Il remplit donc la condition, et peut ouvrir un 3a auprès d’une banque ou d’une assurance suisse, dans les mêmes limites que tout le monde : 7’258 CHF par an s’il est affilié à une caisse de pension, davantage s’il ne l’est pas.

Jusque-là, aucune difficulté. La difficulté commence à l’étape suivante.

Déduire : c’est une autre affaire

Le 3ᵉ pilier n’a d’intérêt fiscal que si vous pouvez déduire vos versements. Or un frontalier salarié est en général imposé à la source : l’impôt est prélevé directement sur le salaire, selon un barème forfaitaire qui intègre déjà certaines déductions standardisées.

Ce barème ne tient pas compte de votre 3ᵉ pilier. Verser 7’258 CHF sans rien faire d’autre ne change donc strictement rien à votre imposition suisse. Vous avez bloqué de l’argent jusqu’à cinq ans avant l’âge de référence, sans contrepartie fiscale.

Pour que la déduction existe, il faut sortir du forfait — et ça a un nom.

Le statut de quasi-résident, et le seuil des 90 %

Une personne imposée à la source et non domiciliée fiscalement en Suisse peut demander une taxation ordinaire ultérieure (TOU). Elle remplit alors une véritable déclaration d’impôt suisse, dans laquelle ses déductions réelles — dont le 3ᵉ pilier — sont prises en compte.

Cette possibilité est ouverte aux quasi-résidents : les personnes dont au moins 90 % des revenus bruts mondiaux de l’année sont imposables en Suisse.

Trois précisions qui décident du sort de beaucoup de dossiers :

  1. On compte les revenus du couple. Pour une personne mariée, ce sont les revenus mondiaux des deux conjoints qui s’additionnent, et le seuil de 90 % s’apprécie sur ce total. Un frontalier dont le conjoint travaille en France passe très souvent sous le seuil — et perd l’accès à la déduction.
  2. Tous les revenus comptent, pas seulement les salaires : revenus locatifs français, revenus de placements, activité accessoire.
  3. Ce statut n’est pas acquis une fois pour toutes. Il s’apprécie année par année. Un changement de situation du conjoint peut vous faire basculer d’une année à l’autre.

Ce cadre n’est pas une faveur : il découle d’un arrêt du Tribunal fédéral de 2010, qui a jugé que le régime suisse d’imposition à la source violait l’accord sur la libre circulation des personnes, et que la Suisse devait traiter résidents et quasi-résidents à égalité en matière de déductions.

La date qu’il ne faut pas manquer

La demande de taxation ordinaire ultérieure doit être déposée avant le 31 mars de l’année qui suit l’année fiscale concernée.

Ce délai est un délai de péremption : passé cette date, vous ne pouvez plus demander la TOU pour l’année écoulée, et la déduction de votre 3ᵉ pilier est perdue pour cette année-là. Définitivement.

C’est, en pratique, la première cause de 3ᵉ pilier « inutile » chez les frontaliers : le versement a été fait en décembre, personne n’a parlé du 31 mars, et l’argent est bloqué sans avoir rien rapporté.

L’autre versant : votre fiscalité française

Un point que la plupart des articles suisses passent sous silence, alors qu’il est déterminant : vous êtes résident fiscal français, et la France a ses propres règles.

Le traitement d’un avoir de prévoyance suisse dans la déclaration française, l’obligation de déclarer les comptes détenus à l’étranger, et l’articulation avec la convention fiscale franco-suisse ne se règlent pas depuis la Suisse. Une opération avantageuse d’un côté de la frontière peut l’être beaucoup moins une fois les deux fiscalités mises bout à bout.

Nous ne traitons pas ici la fiscalité française : c’est un domaine à part entière, et il demande un professionnel qui l’exerce. Le simple fait de savoir qu’il faut poser la question vous met déjà devant beaucoup de monde.

La séquence, dans l’ordre

Si vous êtes frontalier et que le 3ᵉ pilier vous intéresse, l’ordre des vérifications est le suivant :

  1. Suis-je imposé à la source ? (Presque toujours oui pour un frontalier salarié, avec des exceptions selon le canton et le permis.)
  2. Est-ce que j’atteins le seuil des 90 %, en comptant les revenus de mon conjoint ? Si la réponse est non, la déduction n’est pas accessible, et le 3a perd l’essentiel de son intérêt fiscal.
  3. Si oui : ai-je noté le 31 mars ? La demande de TOU se prépare, elle ne s’improvise pas.
  4. Qu’est-ce que ça donne côté français ? À valider avec un professionnel de la fiscalité française.

Une remarque de bon sens pour finir : le 3ᵉ pilier reste un outil d’épargne retraite même sans déduction. Mais s’il n’y a pas de déduction, alors autant comparer honnêtement avec une épargne libre, disponible et non bloquée — parce que le blocage, lui, s’applique quand même.

Ce qu’il faut retenir

Un frontalier salarié en Suisse peut cotiser au 3ᵉ pilier. Il ne peut le déduire que s’il obtient une taxation ordinaire ultérieure au titre du quasi-résident, ce qui suppose au moins 90 % des revenus mondiaux du couple imposables en Suisse, et une demande déposée avant le 31 mars de l’année suivante.

Sans ces deux conditions, vous bloquez de l’argent pour rien. Avec elles, l’outil fonctionne exactement comme pour un résident — sous réserve de ce que dit votre fiscalité de résidence.

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Dans la même série : Le 3ᵉ pilier en Suisse : le guide complet