Le compte de libre passage : ne pas perdre son 2ᵉ pilier entre deux emplois
Des milliards de francs dorment en Suisse sur des avoirs de prévoyance que leurs titulaires ont oubliés. Le mécanisme qui produit cet oubli est simple, et il se déclenche à chaque changement d'emploi.
Tant que vous êtes salarié au-dessus du seuil d’entrée LPP — 22’680 CHF de salaire annuel — votre caisse de pension gère votre avoir de vieillesse. Le jour où vous quittez votre employeur, cet avoir devient une prestation de sortie qui doit aller quelque part.
Si vous enchaînez immédiatement avec un nouvel emploi, tout est simple : l’avoir est transféré à la caisse du nouvel employeur. Le problème commence quand il n’y a pas de « nouvel employeur tout de suite ».
Les situations qui créent un libre passage
- vous partez à l’étranger ;
- vous vous mettez à votre compte ;
- vous arrêtez de travailler un temps (études, congé parental, voyage, maladie) ;
- vous prenez un emploi dont le salaire est sous le seuil d’entrée ;
- vous êtes entre deux postes.
Dans tous ces cas, l’avoir est versé sur un compte ou une police de libre passage, où il reste en attente jusqu’à votre prochaine affiliation ou jusqu’à la retraite.
Ce qui se passe si vous ne dites rien
C’est ici que se fabriquent les avoirs oubliés.
Si vous n’indiquez pas à votre ancienne caisse où transférer votre avoir, celle-ci ne peut pas le garder indéfiniment : elle le transfère à l’institution supplétive LPP. Votre argent n’est donc pas perdu — mais il n’est plus là où vous croyez qu’il est, et personne ne viendra vous le rappeler.
Le mécanisme est silencieux, et c’est exactement pour ça qu’il fonctionne si bien. Rien ne casse, aucune lettre d’alerte n’arrive. Vingt ans plus tard, la personne a changé trois fois d’adresse et ne se souvient plus du nom de la caisse de son deuxième employeur.
Comment retrouver un avoir oublié
Il existe un guichet fait pour ça : la Centrale du 2ᵉ pilier, qui recense les avoirs dont les titulaires sont introuvables. La demande de recherche est gratuite.
Deux réflexes utiles :
- Faites la recherche même si vous pensez n’avoir rien oublié — les périodes courtes, les jobs d’étudiant au-dessus du seuil et les emplois d’il y a quinze ans sont les cas typiques.
- Rassemblez la liste de vos employeurs avec les années : c’est ce qui permet de recouper.
Si vous avez travaillé en Suisse par intermittence, ou si vous avez quitté le pays puis êtes revenu, la probabilité qu’il existe quelque chose à votre nom quelque part n’est pas négligeable.
Les options à la sortie
Quand un libre passage se produit, vous n’êtes pas totalement passif. Selon votre situation, plusieurs voies existent :
Transférer vers la nouvelle caisse. C’est la voie normale dès que vous retrouvez un emploi assujetti. Elle a un mérite souvent ignoré : ramener l’avoir dans une caisse restaure votre capacité de rachat et vos couvertures risque.
Laisser sur un compte de libre passage. L’avoir est rémunéré, généralement modestement. Il est possible, chez certains prestataires, d’investir cet avoir en titres — avec la même logique d’horizon et de frais que pour un 3a en titres, et le même risque de calendrier.
Répartir sur deux institutions. La loi permet de scinder l’avoir entre deux comptes de libre passage. C’est le même levier que pour le 3a : à la retraite, deux comptes peuvent être retirés sur deux années fiscales différentes, ce qui casse la progressivité de l’impôt sur le capital.
Demander le paiement en espèces. Ce n’est possible que dans les cas prévus par la loi sur le libre passage — notamment le départ définitif de Suisse, le début d’une activité indépendante, ou un montant très faible. Ces cas sont encadrés, et le départ vers un pays de l’UE ou de l’AELE fait l’objet de restrictions particulières sur la part obligatoire de l’avoir. Si c’est votre situation, c’est le texte du libre passage qu’il faut lire, et un spécialiste qu’il faut consulter — l’erreur ici se chiffre en dizaines de milliers de francs.
Ce que vous perdez pendant le libre passage
Un point qu’on oublie de mentionner : sur un compte de libre passage, vous n’êtes plus couvert pour les risques décès et invalidité comme vous l’étiez dans une caisse de pension. L’avoir est conservé, mais la protection ne suit pas.
Si votre interruption d’activité doit durer, la question de la couverture se pose séparément. Elle se pose d’autant plus si vous avez des personnes à charge.
Ce qu’il faut retenir
Chaque changement d’emploi, chaque interruption et chaque départ à l’étranger produit une prestation de sortie qui doit être dirigée quelque part. Sans instruction de votre part, elle finit à l’institution supplétive — intacte, mais hors de vue.
Deux gestes concrets : faites une recherche à la Centrale du 2ᵉ pilier si vous avez eu un parcours discontinu, et pensez à scinder votre avoir sur deux comptes si une retraite en capital est à l’horizon. Le second geste doit se faire des années à l’avance, pas au moment de sortir.
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