Non, l'inflation ne dévore pas votre épargne en Suisse — le vrai problème est ailleurs
« Votre argent perd de la valeur sur votre compte épargne. » C'est l'accroche de tous les articles sur le sujet, et en Suisse elle est largement exagérée. Voici le chiffre officiel, et le vrai raisonnement qu'il faut tenir à la place.
Commençons par le chiffre, puisque c’est lui qui devrait fonder l’argument.
Selon l’Office fédéral de la statistique, le renchérissement annuel moyen en Suisse a été de +0,2 % en 2025.
Zéro virgule deux pour cent. À ce rythme, 10’000 CHF laissés sur un compte perdent environ 20 francs de pouvoir d’achat en un an. On est très loin du récit dramatique que l’on lit partout — un récit largement importé de la zone euro, où l’inflation a été d’un tout autre ordre.
Il faut donc le dire clairement : en Suisse, l’argument de l’inflation qui dévore l’épargne est faible. Quiconque vous le sert comme argument principal pour vous vendre un placement recopie un discours qui ne s’applique pas au pays où vous vivez.
Le vrai coût est un manque à gagner
Ce qui coûte cher n’est pas ce que l’inflation vous prend. C’est ce que vous ne gagnez pas.
Un compte épargne rémunère peu. Sur un an, l’écart avec un placement diversifié de long terme est anecdotique. Sur vingt ou trente ans, il devient considérable — non pas à cause des prix, mais parce que les intérêts composés n’ont rien eu à composer.
C’est une nuance importante, et elle change la conversation :
- l’argument « inflation » dit : votre argent se dégrade — en Suisse, à peine ;
- l’argument « coût d’opportunité » dit : votre argent ne travaille pas — et là, c’est vrai, mécaniquement, quel que soit le niveau des prix.
Le second est honnête et vérifiable. Le premier est un ressort de peur emprunté à d’autres marchés.
Deux réserves, dans l’autre sens
L’inflation peut revenir. 0,2 % en 2025 ne dit rien de 2030. La Suisse a connu des périodes nettement plus inflationnistes, et le chiffre est à revérifier chaque année auprès de l’OFS plutôt qu’à tenir pour acquis. Un raisonnement de long terme ne peut pas se fonder sur le taux d’une seule année — dans un sens comme dans l’autre.
L’inflation moyenne n’est pas votre inflation. L’indice mesure un panier moyen. Si votre budget est dominé par des postes qui augmentent plus vite que la moyenne — les primes d’assurance maladie, par exemple, qui ne suivent pas l’indice des prix — votre coût de la vie peut progresser bien plus vite que 0,2 %.
Ce à quoi un compte épargne sert vraiment
La bonne réponse n’est pas « videz votre compte épargne ». C’est de savoir ce qu’il fait bien :
Il est parfait pour votre fonds d’urgence. Argent disponible immédiatement, aucun risque de perte en capital, aucune question à se poser au mauvais moment. Aucun placement ne fait mieux ce travail-là.
Il est parfait pour un projet à court terme. Un achat prévu dans deux ans n’a rien à faire en bourse : le risque de devoir vendre en baisse au moment précis où vous avez besoin de l’argent n’est pas compensé par le rendement espéré sur une durée aussi courte.
Il est mauvais pour les vingt prochaines années. Là, et seulement là, l’immobilisation d’un capital sur un compte peu rémunéré a un coût réel — celui de la croissance qu’il n’a pas produite.
La bonne question
Elle n’est pas « épargne ou placement », elle est : de quel argent est-ce que je pourrais avoir besoin, et quand ?
Ce que vous pouvez devoir mobiliser dans les mois qui viennent reste liquide. Ce dont vous n’aurez pas besoin avant dix ou vingt ans peut travailler — en acceptant que sa valeur fluctue entre-temps.
Cette répartition-là dépend de votre situation, de vos projets et de ce que vous supportez comme variation. Elle ne se décide pas à la lecture d’un article, et sûrement pas sous l’effet d’un argument de peur.
Ce qu’il faut retenir
L’inflation suisse était de +0,2 % en 2025. L’argument classique de l’épargne rongée par les prix ne tient donc pas ici, et il faut se méfier de qui vous le sert.
Le vrai coût d’un compte épargne trop garni est le manque à gagner sur le long terme, pas la perte de pouvoir d’achat. Ce qui ne retire rien à son mérite : c’est le meilleur endroit qui soit pour votre coussin de sécurité et vos projets à court terme.
À lire ensuite
Dans la même série : Épargner ou investir en Suisse : par où commencer
- La règle 50/30/20 : combien mettre de côté, et pour quoi Besoins, plaisir, avenir. Une règle de répartition simple, ses limites quand le loyer genevois fait dérailler les 50 %, et pourquoi la régularité bat le montant. bientôt
- Le fonds d’urgence : le coussin à constituer avant tout le reste 3 à 6 mois de dépenses, disponibles immédiatement. L'étape que tout le monde saute, et pourquoi elle rend un investisseur meilleur au lieu de le ralentir. bientôt
- Les intérêts composés : le seul concept à comprendre avant d’investir Les gains qui génèrent des gains. Pourquoi le temps pèse plus lourd que le montant — et pourquoi les frais se composent eux aussi, dans l'autre sens. bientôt